EN QUOI JUNG EST-IL ACTUEL ?
Un entretien d'Actua-Psy avec Norbert CHATILLON,
Président du Groupe d'Etudes C.G. JUNG
Actua-Psy :
Depuis juin 1998, vous avez succédé à Jacques Rougeulle à la Présidence du Groupe d'Etudes C.G. JUNG. Un Colloque est organisé à Paris les 27et 28 Novembre 1999 sur le thème La violence et le mal . Deux quotidiens, dans leurs suppléments Economie , Le Monde et Le Figaro , ont consacré cet été quelques colonnes à vos travaux de consultant en entreprise sur le thème "L'entreprise sur le divan ", et vos derniers articles dans les Cahiers Jungiens de Psychanalyse font la part belle, sur les thèmes de l'étranger et de l'exil, à l'approche des phénomènes de société. Tout cela n'est pas " neutre ", comme il peut être d'usage de dire dans les commentaires ...
Norbert Chatillon : En effet, ma formation et mon parcours professionnel m'ont toujours confronté davantage à une clinique de la relation sociale qu'à une clinique des troubles somatiques, encore que cette distinction soit assez artificielle, notamment quand je travaille sur la prévention des risques et des accidents.
Actua-Psy : Pourquoi Jung ?
NC: Je ne l'ai su, je ne l'ai compris qu'après un long travail qui n'est sans doute pas terminé. Jung me touche par ce que j'imagine être sa souffrance. Jung est un génie qui a eu en face de lui un immense génie : Freud. Et il lui a, aussi et de surcroît, fallu faire avec cela, comme Michel-Ange s'affrontant à Moïse pour le tombeau de Jules II. Freud ne fait pas d'ombre à Jung, qui a vraiment son génie propre, mais il est difficile pour tous deux d'avancer dans la dialectique subtile des hésitations et des certitudes. Réponse à Job , Présent et Avenir, ou les 4 premiers chapitres d'Aïon sont d'immenses chefs d'oeuvre extrêmement accessibles. Jung nous apporte une ouverture, une confrontation à la complexité de l'âme humaine qui ne le dispute en rien à l'élaboration freudienne, et qui nous touche y compris dans ses errances, ses maladresses, voire ses impardonnables fautes. Jung fut maladroit, parfois sans lucidité, notamment sur le terrain des impacts sociaux de ses propos et de ses actes. Il en est encore davantage, dans son ordinaire même, terriblement actuel. Et si nous ne sommes pas comme lui, nous sentons que lui, il est comme nous. Comme nous, pétri de contradictions, de complicités objectives face à des drames collectifs.
Actua-Psy : Quelle place tient le Groupe d'Etudes C.G.Jung dans cette actualité?
NC: Il est important de différencier les différentes instances jungiennes en France. La Société Française de Psychologie Analytique (S.F.P.A.), qui fête cet automne ses trente ans, est la seule société qualifiant les psychanalystes jungiens en France, après les avoir formés dans le cadre de l'Institut C.G. Jung de Paris . C'est une société de psychanalystes, se référant explicitement à la théorie et à la clinique de Jung et de ses élèves, et qui ne cesse d'actualiser les compétences de ses membres en fonction des évolutions, notamment sociales, des symptomatologies, comme le font d'ailleurs toutes les sociétés sérieuses en ce domaine.
Par ailleurs, d'autres associations font vivre la connaissance et l'actualité de Jung. Le Groupe d'Etudes C.G. Jung est le continuateur du Club du Gros Caillou, fondé en 1928, transformé ensuite en Groupement de Travail pour la Psychologie appliquée (1946), puis en Société C.G. JUNG en 1954. Il s'agissait de faire connaître Jung . Le connaître avant tout, le diffuser, dans un pays où, encore aujourd'hui, sauf quelques grands pôles comme Paris, la région Rhône-Alpes, Toulouse et ses environs, et depuis peu le Languedoc et la Provence, c'est le désert analytique jungien ! Il faut savoir qu'il y a à peine une centaine de psychanalystes jungiens qualifiés en France. Mais connaître Jung, c'est aussi connaître l'ensemble de ses contributions. Le gigantesque travail conduit par les équipes successives du Groupe d'Etudes C.G. Jung a produit ses fruits. Le but du travail collectif engagé depuis des dizaines d'années, " la diffusion de l'oeuvre et de la pensée de JUNG" est aujourd'hui atteint. Jung est diffusé, Jung est accessible en collections de poche, Jung est de plus en plus traduit. Mais cela ne signifie pas que Jung est connu. Il est souvent mal connu, partiellement et surtout partialement. Beaucoup de préjugés, de rejets hâtifs ou d'enthousiasmes démesurés, d'appréciations fondées sur des a peu près font écran à la connaissance de l'oeuvre et de l'homme. Il y a encore un lourd travail à conduire, pour approfondir des travaux si variés aux concepts souvent en permanente évolution, pour confronter théories et pratiques avec d'autres orientations et écoles de pensée et de psychanalyse, pour saisir les ouvertures que Jung propose au troisième millénaire. Déméler ces ferveurs positives comme négatives, aider chacun à mieux comprendre depuis l'intérieur de l'oeuvre sa contribution à la connaissance de l'homme et de ce qui l'agit, tel est le défi que nous avons aujourd'hui à relever.
Actua-Psy : Comment comptez-vous vous y prendre?
NC: La génération à laquelle j'appartiens n'a pas pu connaître Jung, et ceux qui nous rejoignent aujourd'hui ont de moins en moins de chances de rencontrer ceux qui l'ont directement connu. Aux témoignages directs et indirects se substituent les mises en perspective historique, les approches épistémologiques instrumentées,la mise en cohérence progressive des modes de traduction. Il ne s'agit plus ni de fidélité inconditionnelle, ni de rejet arbitraire et massif. Et puis le Groupe C.G Jung n'est pas seul. Plusieurs organisations, parfois même beaucoup plus actives et dynamiques que notre Groupe, se sont constituées en province. Grâce à l'une d'elles et au dynamisme du Dr François Martin-Vallas à Grenoble, nous disposons pour toutes ces associations d'un site Internet.
Actua-Psy : Quelles actions comptez-vous entreprendre?
NC: Il y a les principes qui guident nos actions et les actions elles-mêmes. Pour les principes, puisque notre Groupe porte le nom de Jung, il convient qu'il en soit digne, c'est-à-dire qu'il garantisse le respect de la pensée de Jung en privilégiant la référence aux textes.
Actua-Psy : Même là où Jung est critiquable ?
NC: Mais Jung est critiquable ! Et heureusement. Je lisais cet été le Mysterium Conjonctionnis.. Ce livre m'ennuie. Je ne dis ni qu'il est mauvais ni qu'il sera ennuyeux pour d'autres : il m'ennuie, moi. Ce qui ne signifie pas que je n'y ai rien trouvé d'intéressant : mais au prix de quelles fouilles! Parfois il faut chiner pour mériter la phrase qui vous donnera plus que la lumière ! Je n'ai aucune culture alchimique, mon intelligence a ses limites, et il se peut que je passe à côté de choses essentielles. Je n'en veux pas à Jung de ce qu'il y écrit, je lui en veux intérieurement de ne pas m'enthousiasmer dans ce texte. Posez la question à un autre membre de notre Groupe, et il vous dira tout ce que chaque ligne de ce texte lui apporte. Ce qui est essentiel, c'est de se confronter à l'oeuvre, d'y repérer ce qu'elle peut nous ouvrir comme perspectives pour le siècle à venir, en évitant les écueils des déformations insolentes et des comportements sectaires.
Actua-Psy : Vous pouvez préciser ?
NC: Quand je vois comment certains consultants s'emparent des 4 fonctions (sensation, pensée, sentiment, intuition), et les malaxent en se réclamant des Types psychologiques pour fabriquer des tests de recrutement ou d'évaluation, je considère que la déformation est si forte qu'il y a abus à se réclamer de Jung. Je ne dis pas que ces outils sont mauvais, je n'en sais rien. Je dis qu'il y a une malhonnêteté intellectuelle à usurper la notoriété de Jung pour justifier des pratiques d'étiquetage plus voisines de la mauvaise caractérologie des années cinquante que de l'empirisme de la nuance auquel convie la prudence méthodologique de Jung dans ce texte justement.
Actua-Psy : Et pour les comportements sectaires ?
NC: Prendre la partie pour le tout, sortir de leur contexte des énoncés au seul service de son idéologie, faire référence à l'ombre pour mieux pourvoir sa dénégation, et cela dans le but évident d' "abuser de la faiblesse de l'autre " ( l'abus de faiblesse est un délit, ne l'oublions pas ! ) , c'est cela qui qualifie une comportement sectaire. Par sa richesse, par son foisonnement, par des propos souvent antagoniques à divers moments de son oeuvre, Jung prête de fait le flanc à de telles récupérations. Nous avons sur ce point une mission de vigilance, et nous n'hésiterons pas, à partir des textes de Jung, à porter là où il le faut la contradiction , la polémique, pour dénoncer de tels abus et éviter de fâcheux amalgames. Voilà pour les principes de notre action.
Actua-Psy : Et les actions elles-mêmes ?
NC:Elles n'oublient pas l'histoire et le patrimoine
du Groupe. Nous allons réactualiser les archives sonores et remastériser
sur des supports modernes les conférences prestigieuses qui ont contribué
à notre réputation. Nous poursuivons la tradition des Colloques
"Jung aujourd'hui" sur un thème d'une dramatique actualité :
la violence et le mal. Et nous allons poursuivre le travail d'ouverture
engagé par mes prédecesseurs, et le développer sur 3
axes :
1°) la recherche et l'approfondissement, cette année à
travers notamment le Séminaire des 2 et 19 Novembre 99 sur Individuation
mystique et maladie mentale de Michel Cazenave qui dirige les traductions
de Jung chez Albin Michel et est responsable de programmes sur France-Culture.
2°) l'ouverture aux courants de pensée les plus actuels , soit
de la pensée scientifique - Jacques Viret éclairera Jung
de la lumière des théories modernes en biologie : "les attracteurs
de survie "- , soit de la pensée managériale - le Dr Henri
Duplaix et Jacques Paitra traiteront de "l'imaginaire, les mythes
et l'entreprise"-, Flore Delapalme traitera des " concepts jungiens
en ressources humaines " et moi-même de la " psychanalyse de
la dépendance dans les organisations ", travail que je développe
déjà à l'Institut de Psychanalyse et Management.
3°) l'ouverture aux confrontations théoriques et cliniques de
différentes écoles de pensée : le Dr Véronique
Lemaître organisera en février prochain un Séminaire
sur la petite enfance avec des contributions de Daniel Stern et
de Juliana Vamos ; Martine-Sandor-Buthaud prépare pour
l'automne 2000 un Séminaire sur le corps en analyse, avec des
contributions de Geneviève Guy-Gillet, de Francis Maffre
et de Leopoldo Bleger.
Actua-Psy : Qui décide de ces actions ?
NC:Le Conseil Pédagogique du Groupe. Nous travaillons à de nouveaux Statuts qui renforceraient encore le côté "comité scientifique " du Conseil Pédaogique. C'est pourquoi nous développerons aussi des actions de mise en perspective historique de l'oeuvre de Jung : Christine Maillard parlera de "Jung et les théories pré-psychanalytiques de l'inconscient", Suzanne Kacirek des "Transmissions psychanalytiques au delà de la dissidence : point de rencontre entre Freud et Jung " . Enfin, nous travaillerons autour de thèmes générés par des publications, soit des Cahiers Jungiens de Psychanalyse " L'étranger et l'exil ", soit d'ouvrages comme celui de Denise Lyard sur " Les analyses d'enfants ", ou de Carole Sédillot qui traitera de la lecture symbolique. Et nous rendrons hommage à l'oeuvre de Miguel Zapata Garcia analyste à l'engagement discret et qui nous a quitté cette année, au moment même où paraissait son livre "Aux racines du religieux".Je ne peux pas citer toutes nos actions, j'ai juste voulu éclairer de quelques exemples le travail engagé.