Augusto Romano - Turin - Italie
LA NOSTALGIE DES ORIGINES
Jai eu loccasion, il y a quelques années, de visiter attentivement la célèbre maison-tour que C.G.Jung fit bâtir à Bollingen, au bord du lac de Zurich. Javais pour guide Dieter Baumann, petit-fils de Jung, psychiatre et psychanalyste lui aussi, et il me parla longuement de son grand-père. Je me sens peu capable de décrire cette maison dun point de vue physique, spatial, mais je peux tenter de vous rapporter limpression quelle ma laissée et concentrer sur elle ma réflexion.
Cette maison, on le sait, na pas été construite en une seule fois, elle a été lobjet de plusieurs agrandissements. Dans son ensemble, elle apparaît comme une construction irrégulière, flanquée dune tour au toit conique, entourée dun mur denceinte fait en pierres rondes de fleuve. Sa façade est trouée çà et là de petites fenêtres protégées par une grille. Elle renferme une petite cour au fond de laquelle des arcades abritent une cheminée. Tout autour sétend un vaste jardin sauvage qui donne sur le lac. Malgré son aspect massif, cette construction a laissé en moi une impression globale de discontinuité et, pour ainsi dire, dagréable inachèvement. Une autre sensation vient sajouter aux précédentes, celle davoir affaire à une structure par certains côtés labyrinthiques. Lidée de multiplicité trouve sa confirmation dans la diversité des parcours que lon peut ébaucher à lintérieur de cette maison, en suivant chaque fois un fil conducteur différent. Tout dabord celui de la Suisse traditionnelle, que lon reconnaît aisément dans la solidité de lensemble, dans la simplicité, dans de nombreux objets de la vie quotidienne. Vient ensuite celui du jeu, perceptible dans la structure même du bâtiment qui a grandi par juxtaposition, comme dans les constructions des enfants, mais aussi dans les romans policiers (E. Wallace, Rex Stout, Stanley Gardner ) dont Jung était un fervent lecteur. Enfin viennent les pierres gravées, qui sont disséminées à lair libre. Ces pierres, à leur tour, comme la fresque de Philémon que Jung a peinte dans sa chambre, nous invitent à un parcours gnostique nourri dimages symboliques et de phrases prégnantes. La plus célèbre dentre elles est gravée sur le linteau de lentrée : " Vocatus, atque non vocatus, deus aderit " Appelé ou non, Dieu sera présent, ce qui revient à dire que lon ne doit pas se soustraire à son propre daimôn. Comme vous le savez sans doute, lantiquité classique considérait le daimôn comme un esprit inspirateur : nous pourrions donc dire en quelque sorte la personification dune force archétypique, " limage -a écrit Jung- de ce que nous entendons par destin ".
La description que je viens desquisser pourrait faire penser quil sagit dune construction kitsch. Il nen est rien. Si le kitsch témoigne dune prétention ridicule, la personnalité de Jung qui a complètement modelé cette maison a laissé sépanouir en elle une dérangeante capacité de prendre au sérieux et de poursuivre jusquau bout ses propres intuitions et émotions qui exclut tout glissement dans la mélasse du kitsch. Mais alors, que raconte cette maison ? Jen reviens à mes impressions. Jai parlé avant tout de cohésion, mais aussi dinachèvement. Ces deux termes forment, en un certain sens, un couple antithétique. La cohésion est une notion forte et semble exclure que puissent germer ultérieurement des sens différents de ceux qui sont contenus dans la structure évidente de lédifice. Linachèvement, au contraire, suggère un élan, une tension vers le futur. Pour utiliser une métaphore temporelle, la cohésion renvoie à un temps immobile, à un instant pour ainsi dire suspendu ; linachèvement renvoie à un temps en mouvement vers quelque chose dont nous ne savons pas exactement ce que cest. Cette impression devient plus évidente si nous acceptons de penser linachèvement non comme une condition provisoire, une sorte de cohésion non encore atteinte, mais comme une qualité constitutive de notre vie même. Il nous apparaît alors comme ouverture indéfinie, métaphore de lincessant mouvement libidinal. Dans cette perspective, nous pouvons considérer la vie comme un continuel départ, un continuel adieu, une constante ouverture à la nouveauté. Mais il est un point quil ne faut pas perdre de vue : " prendre congé ", " dire adieu " nest possible que sil y a en nous quelque chose de stable de quoi justement se séparer, quelque chose qui, nous promettant sécurité, veut de toutes ses forces de nous retenir. Cohésion et inachèvement doivent donc être envisagés comme deux pôles inséparables entre lesquels sinstaure une tension qui est la condition même de la créativité.
Une autre impression à laquelle jai fait allusion est celle du labyrinthe : des escaliers étroits, tortueux, de petites pièces qui se ramifient irrégulièrement Le labyrinthe, comme vous le savez, est le lieu destiné à linitiation selon le schéma naissance-mort-renaissance. Pénétrer dans le labyrinthe veut dire saventurer dans les régions de la mort, là où se perd le sens, mais avec la confiance que lon arrachera à lobscurité son secret pour en sortir transformé par une connaissance nouvelle et plein dune énergie renouvelée. Comme lécrit K.Kerényi, la danse du labyrinthe évoque " une direction qui porte au cur de la mort et au dépassement de la mort même ". Ce processus se répète indéfiniment car la structure même de lexistence est énigmatique. La culture occidentale le sait, du moins depuis quelle a rencontré lhistoire ddipe. Parcourir le labyrinthe requiert attention, capacité de contrôle et dadaptation, subtilité, flexibilité, astuce : ce que les Grecs appelaient mètis, une forme dintelligence " polymorphe et variée " (Detienne), à la fois prompte et accoutumée à lambiguïté. Bien sûr, on peut aussi rester prisonnier du labyrinthe, comme le dit la phrase inscrite dans une mosaïque labyrinthique du IIIe siècle après J.C. : " Hic inclusus vitam perdit " (" Qui y reste enfermé perd la vie "). Dans ce cas, le labyrinthe devient errance monotone, énigme sans solution. Dans la préhistoire, le labyrinthe était assimilé au corps de la terre mère. Parfois, le voyageur est destiné à errer éternellement dans ce corps.
Ceci nous amène au thème de cette journée : " racines, liens et différenciation ". Limage de la maison-tour de Bollingen renferme en elle lintime conflictualité de ce thème. Pour lillustrer, commençons par nous interroger sur ce que signifie la maison. Comme la écrit G. Bachelard, pour lhomme qui accepte son origine, la maison est " un espace heureux ", une image de lintimité reposante, isomorphe du ventre maternel, de la coquille, du berceau et bien sûr de la tombe (le berceau chthonien). Ayant été notre premier univers, elle conserve, pour ainsi dire, la chaleur originelle ; à travers lisolement, elle favorise la plongée dans lintériorité, elle accueille dans la quiétude et protège contre les dangers extérieurs. Cest aussi le lieu qui héberge les souvenirs, et tout particulièrement les souvenirs denfance. En définitive, la maison est " un corpus dimages qui fournissent à lhomme des raisons ou des illusions de stabilité ". La ville, qui de la maison est une extension, accueille et contient elle aussi ; elle acquiert par cette fonction la valeur dun symbole maternel, étant en quelque sorte, comme lécrit Jung, " une femme qui porte en elle comme des enfants ses habitants ". Evidemment, " le maternel " comporte aussi un versant terrible et destructeur, cest pourquoi Babylone sera limage de la Mère terrifiante qui dévore ses enfants. " Fourmillante cité, pleine de rêves / où le spectre en plein jour raccroche le passant " écrit Baudelaire.
Je voudrais attirer votre attention sur le fait que la maison-tour de Bollingen est une maison que Jung sest construit en y travaillant, en prenant une part active à létablissement du plan aussi bien quà sa mise en uvre. Ce nest pas la maison où il est né. Jentends souligner par là quil ne sagit pas dune maison " donnée ", mais dune maison voulue. Cette différence nous permet dapprofondir notre sujet. Nous avons vu que la maison symbolise la mère. La mère, à son tour, symbolise la condition inconsciente, qui est, pour ainsi dire, la mère dont émerge le Moi. Linconscient est donc notre racine, et la nostalgie de la mère, le retrait dans la maison, est nostalgie dun état originaire dinconscience. Mais quest-ce que linconscience, pourquoi est-elle si souvent considérée comme une condition paradisiaque, objet dune inguérissable nostalgie ? Linconscience correspond à une condition dunité et de non-contradiction : cest en cela que réside sa béatitude. Lémergence de la conscience correspond en revanche à la décomposition de la réalité en ensemble de contraires, et donc à sa constitution en termes de polarités et de contrastes. Avec la conscience naissent la réflexion et la réflexion sur soi ; alors se profile le problème éthique, qui est le problème du conflit et du choix. Lhomme découvre ses limites, sa finitude et les déchirements auxquels il est constamment exposé. Il est entré dans lhistoire, qui est un " dire adieu " toujours recommencé, une nécessité de toujours " prendre congé " (mais aussi une continuelle occasion de mouvement, de transformation) ; il a abandonné le Paradis terrestre. Plus exactement, il sollicite ce Paradis terrestre, cet Age dor, quand il sent quil ne supporte plus le poids des contradictions qui lhabitent. Cest de là que procède lidéalisation de lenfance, de lheureux âge tendre et des bras accueillants de la mère : un petit paradis reconstruit ad hoc, un rêve dimmortalité et de toute-puissance, qui fait pendant à lexpérience du manque, des limites et de la condition mortelle. Jung parle à ce propos du complexe de Jonas et de la baleine, entendu comme désir dêtre réabsorbé par le sein de la Mère archétypique. Il met en garde contre le danger dêtre dévoré par la Mère, qui correspond au désir " de se noyer dans sa propre source ". Dans la vie personnelle, le risque encouru est celui de rester lié à lenfance, à la mère réelle ou à ses substituts, en demeurant tourné éternellement vers le passé, enlisé dans une condition de passivité. Linfantilisme se manifeste comme éternelle demande damour et de récompense émotive immédiate, mais aussi comme identification aux parents, ce qui rend impossible une vie autonome. Ce problème devient évident dans les relations affectives. Là où domine le fantasme de la mère, laffection prend toujours la forme de la demande, car là où il y a une mère, il y a un enfant, cest-à-dire un besoin. Ceci altère les rapports en les rendant égocentriques. De nombreuses relations de couples sont souvent contaminées par ces projections infantiles. " Les fils à maman, écrit Jung, vivent uniquement accrochés à leur mère et à travers leur mère, ils ne peuvent pour cette raison senraciner dans le monde, et vivent dans un état dinceste permanent. La mère correspond à linconscient collectif ; le fils, à la conscience qui voudrait être libre mais toujours retombe sous la domination du sommeil et de linconscience ". La conflictualité, qui pour Jung est une donnée structurale de lexistence, est vue au contraire, dans cette perspective, comme le plus grand des malheurs et diamétralement opposée à limage dune " terre sans le mal ", dun monde revenu à la béatitude primordiale, hors du temps, définitivement réconcilié avec lhomme.
Le processus de construction de lindividualité comporte donc une prise de distance par rapport à linconscient ; il implique que lon quitte la maison, que lon trahisse la mère. Cela signifie reconnaître des limites, créer des frontières, cerner lespace et lordonner, et donc apprendre à supporter le conflit. En latin " limite " se dit aussi modus, qui dérive de la racine indo-européenne med. Il sagit dune racine à laquelle sont associés des concepts comme guérir (de med dérive medicus), mais aussi méditer, réfléchir, mesurer (doù lallemand messen), et enfin gouverner. Comme la observé E.Benveniste, ce qui prévaut ici est lidée de mesure.
La distinction entre le Moi, linconscient personnel et linconscient collectif est elle-même un résultat de cette " science des limites ". Construire une maison, plutôt que de se satisfaire dune maison qui existe déjà, signifie mettre en tension le Moi et linconscient, ou encore remplacer la mère réelle ou archétypique par une mère symbolique qui, comme je lai dit précédemment, nest pas " donnée ", mais sédifie progressivement en nous. Pour éclaircir ce point, jaimerais recourir à un exemple emprunté à la vie quotidienne de Jung. Dieter Baummann, en me parlant de son grand-père, ma raconté quétant enfant il avait fait avec Jung une partie de campagne aux chutes de Schaffhouse. Là, avec dautres gamins de son âge, il sétait ingénié à construire une sorte de conduite hydraulique en unissant entre elles des tiges de pissenlits. Il avait relié la première au conduit dune fontaine, mais la violence du jet deau avait détruit le fragile assemblage. Alors, Jung sétait approché et avait aidé les enfants à réparer la conduite, puis il avait introduit une des extrémités dans le bassin de la fontaine et avait aspiré de lautre côté. Leau, alors, sétait mise à couler miraculeusement du bassin jusquau sol, et elle grimpait même durant un bout de son trajet ! Lenfant avait été vivement impressionné ; ladulte quil était devenu relisait lépisode dans une perspective symbolique. Mon grand-père, me dit-il, était un homme capable dextraire des profondeurs et de canaliser lélément liquide, cest-à-dire linconscient. A la même époque (cest-à-dire au moment de la guerre), Jung sétait réfugié avec sa femme, ses filles et ses petits-enfants dans les montagnes du pays de Berne. Baumann encore nous raconte : " Le matin, Jung nous accompagnait au bord dun torrent voisin. Il nous faisait ramasser des pierres et il nous aidait à construire un château mégalithique. Je crois quil faisait tout cela pour conjurer la panique et faire quelque chose qui ait un sens. Ce château, il le construisait bien sûr pour nous faire jouer, mais cétait aussi un travail symbolique. Quand on y pense, un château sur un bloc de rocher, au milieu du torrent ! Cétait vraiment ce dont nous avions besoin ". Jajouterai un autre souvenir qui va dans la même direction. Quand Baumann avait 14-15 ans, Jung les emmena, lui et son frère, sur le lac de Zurich pour leur apprendre à naviguer à la voile. Avant de partir il leur dit que " quand on navigue à la voile, il est permis de pousser des jurons. Car lorsquon navigue il faut une discipline de fer, une discipline qui va tellement à rebours de la nature humaine, quil faut au moins pouvoir jurer ".
Tous ces exemples me semblent illustrer de manière très suggestive le passage de limmédiateté pulsionnelle -qui est notre racine originaire- au monde des règles et des échanges, dans lequel limmédiateté nest pas niée mais canalisée. A propos de canalisation, le dernier souvenir qui ma été confié par Baumann est celui dun Jung absorbé par ses waterworks (cest ainsi quil les appelait). " Tout près du lac, il creusait la terre pour isoler de petits filets deau et les faire converger en un seul canal qui drainait leau du terrain. Une année avant sa mort, quand javais déjà atteint lâge de 33 ans, je lai encore vu faire ce travail. Il avait un bâton de ski à lextrémité duquel il avait fixé une petite pelle, semblable à celles des enfants, et avec cette pelle il enlevait les cailloux qui freinaient lécoulement de leau. Cela lamusait, et il pouvait rester là des heures entières. Cest une image typique qui mest restée de lui, assis là, sur une petite chaise. "
Soit dit en passant, ces exemples ne doivent pas nous faire penser que Jung était un homme parfaitement équilibré. Ce serait contraire non seulement à la réalité mais à sa théorie même. Le concept dOmbre et, dans la typologie, celui de " fonction inférieure " renvoient tous deux aux aspects obscurs, archaïques et jamais pleinement rachetables de notre personnalité. Baumann toujours ma raconté que Jung a dit un jour que son " sentiment était un monstre ". Cela se remarquait surtout dans ses manifestations dagressivité et, quand il était plus jeune, dans ses relations érotiques. Jung nous a cependant enseigné que le mal ne peut être éliminé, mais quil est essentiel den devenir conscient et dêtre disposé à payer le prix de ses erreurs. De cette manière, on évite de projeter en dehors de soi, sur les autres, le mal que lon a en soi. Celui qui affirme quil est innocent -a dit Jung- est dune stupidité abyssale.
Jai illustré indirectement, à travers les exemples qui précèdent, le processus qui conduit hors de la mère, cest-à-dire hors de létat originaire de non-différentiation. Cest un processus qui, comme je le disais, demande que soient établies des limites, des digues entre lesquelles canaliser lénergie : ce qui signifie, une fois encore, accepter le conflit entre les exigences opposées qui tiraillent notre existence. Il ne faut pas oublier toutefois que Jung postule aussi la nécessité du cheminement en sens inverse. Détachement de la mère et retour à la mère sont deux mouvements complémentaires. Par conséquent, les frontières entre conscient et inconscient doivent être franchissables dans les deux sens. Ainsi est affirmée la nécessité dun constant renouvellement à travers un processus réitéré dintégration du conscient et de linconscient. Sil est vrai que le Moi, lorsquil émerge, doit se dégager de létreinte dangereuse de linconscient, il est tout aussi vrai que, bien souvent, au fur et à mesure que passent les années, le moi séloigne trop de ses racines inconscientes et en vient à se raidir et à se stériliser. Une conscience trop civilisée souffre dubris et na plus la patience découter lautre partie en cause. Ceci vaut pour les individus, mais aussi pour les civilisations. Jung a plusieurs fois insisté sur le danger de linflation psychique conjuguée à la surévaluation de la raison et de la technique. Il faut alors, pour rééquilibrer la situation, sexposer de nouveau à linfluence de linconscient, faire une sorte de retour dans le sein maternel pour renaître renouvelé, cest-à-dire avec une conscience plus large. Le retour à la mère représente un accès à lautre versant de nous-mêmes, au monde des images et des potentialités intérieures. Tel est laspect potentiellement positif de la régression. Ainsi que lécrit Jung, la plongée de la libido dans linconscient " dune part provoque des réactions infantiles , dautre part active aussi des images auxquelles est lié un sens thérapeutique et compensateur. " La mère qui engloutit et retient est donc aussi celle-là même qui peut alimenter la conscience sans létouffer. Il est une image très belle qui résume en elle la fonction de lorigine comme lieu de lunion et comme lieu de la séparation, de ladieu, cest limage de la croisée des chemins. Là où les routes à la fois se séparent et se rejoignent, les anciens offraient à Hécate des sacrifices.
Les rapports entre le Moi et linconscient, Jung les conçoit donc à lintérieur dun modèle dynamique dans lequel lémersion et la réimmersion ont autant dimportance lune que lautre. On pourrait aussi parler, pour les individus comme pour les sociétés, dascension-déclin-nouvel essor. Pour employer le langage oedipien, disons que linterdit de linceste, et donc lexogamie, est la condition du détachement par rapport aux liens originels et par conséquent de la civilisation. Linterdit de linceste, écrit Jung, est la barrière qui impose à lhomme de sacrifier son " enveloppement dans la mère primordiale, cest-à-dire létat dinconscience initial ". Toutefois, linceste symbolique correspond à son tour à une exigence de renouvellement. Le but inconscient de limage incestueuse, écrit encore Jung, nest donc pas un désir dunion mais une soif de régénération à travers le contact avec le sein maternel primordial. Il sagit donc dune recherche de soi et non dune rechute dans linfantilisme. " Les années sécoulent et avec lâge vient le dessèchement, la lignification intérieure Tout ce qui est jeune devient vieux, toute beauté se fane, toute chaleur se refroidit, tout éclat séteint et toute vérité devient fade et plate. Car tout cela prit forme un jour et toutes les formes sont soumises à laction du temps ; elles vieillissent, souffrent, sécroulent à moins quelles ne se métamorphosent A chaque descente succède une montée. " La même idée est exprimée par lanthropologue Arnold van Gennep, quand dans Les rites de passage il écrit : " Vivre signifie se désagréger et se recomposer continuellement, changer détat et de forme, mourir et renaître ".
Jung lui-même, vous le savez, a traversé après sa rupture avec Freud une période assez longue de profond désarroi, durant laquelle il a rencontré et affronté les figures, puissantes et terribles, qui montaient vers lui de linconscient collectif. Ce fut pour lui un parcours douloureux de régénération intérieure.
Comme cela apparaît clairement, la dynamique de linceste rappelle avec insistance la relation chaos/cosmos si souvent observée par les anthropologues et les historiens des religions dans les rites et coutumes des peuples.
Le travail dintégration des contraires, dans lequel réside la dialectique conscient-inconscient, peut senrayer de diverses manières. Je voudrais illustrer pour vous un cas particulier de grippage, dont le résultat est appelé puer aeternus, léternel enfant. Dun point de vue descriptif, cette manière dêtre que nous appelons Puer se manifeste comme constante instabilité, quête incessante et jamais satisfaite dont lobjet toujours séloigne ; comme attraction pour la nouveauté et pour lunivers des possibles, à laquelle correspond lincapacité dentrer dans le temps et de vieillir ; comme difficulté dadaptation et vulnérabilité ; comme goût des hauteurs, spiritualité, tendance au vol et à la chute. Les verbes qui lui sont propres sont chercher, questionner, voyager, poursuivre, transgresser ; jamais : senraciner. Dans sa forme la plus radicale, le Puer apparaît comme éternellement jeune, éternellement exilé ; incapable de sendiguer, incapable dêtre père de lui-même ; à ses yeux, le monde est quelque chose dont il faut constamment se méfier. Cest à cette manière dêtre que je pensais quand jai intitulé mon intervention " La nostalgie des origines ".
La mythologie connaît de nombreuses figures de ce type. Bellérophon, par exemple, ce jeune héros surgi de la mer, impétueux, sans cesse en mouvement, à qui la vie confirme le vieil adage : " Il eût mieux valu ne pas naître ! ". On raconte que, monté sur Pégase, le cheval ailé quil avait reçu de son père Poseidon, Bellérophon voulut sélever jusquau ciel et prendre place dans le conseil des dieux. Le cheval divin désarçonna le téméraire et le fit tomber dans la plaine dAleia, la " plaine de lerrant ". Linfortuné, en boitillant, se remit à vagabonder, se lamentant sur le sort des mortels et fuyant les hommes. Cette lamentation est une autre caractéristique de la conscience puer, qui se sent exilée et accuse le monde de ne pas la comprendre et de lui résister.
Dans le même contexte se situent des figures comme celles dIcare et de Phaéton, qui furent empêchés de sélever trop haut dans les airs. Citons encore Adonis, le frêle jeune homme aimé dAphrodite et blessé à mort par un sanglier lancé contre lui par Arès. Comme la observé J.-P. Vernant, quand Adonis " doit franchir le seuil de ladolescence, qui marque pour le jeune homme le moment dentrer dans la vie sociale comme guerrier et futur mari, le cours de sa vie amoureuse est brutalement interrompu. Il succombe au cours de lépreuve qui normalement ouvre la voie à la pleine virilité Son hyperpuissance sexuelle, limitée à la période qui habituellement ignore les relations amoureuses, disparaît dès quil atteint lâge de lunion conjugale. Elle cesse là où commence le mariage La semence dAdonis reste inféconde ".
La littérature, elle aussi, connaît bien cette figure. Dans la littérature en langue allemande on rencontre souvent la figure du Wanderer, du vagabond. Le vagabond na ni feu ni lieu. Il se déplace de village en village, dort dans les granges ; parfois, en échange de quelques petits travaux, une famille de lendroit lui offre lhospitalité. Cest un marginal, mais pas nécessairement un clochard ou un antisocial. Il nest pas rare que ce soit un jeune homme : un garçon sympathique, fin et bien élevé dans ses manières, capable de gestes délicats, de paroles efficaces et parfois profondes. Souvent il connaît un métier ou sait jouer de la musique et chanter ; durant ses brefs séjours dans un village, les jeunes filles séprennent de lui et il se laisse aller à quelques amourettes. Mais cela dure peu, le vagabond repart. Il pourrait demeurer, mais il ne le fait pas. Il pourrait facilement trouver un travail fixe, se marier, fonder une famille. Au contraire, il repart. Il dit que sil restait, lair viendrait à lui manquer. Je pense quen réalité il ne se fixe pas car il sait que toute chose a sa fin, alors il lanticipe, pour ne pas trop souffrir. Pour lui, il nest nul endroit sans défaut, tous les rapports sont inaccomplis et imparfaits, car tous subissent lusure. Cest là ce qui fait du Wanderer un éternel voyageur, toujours à la recherche dun endroit qui nexiste pas, cest-à-dire de lutopie. Ainsi, se déplaçant toujours, il ne consomme jamais un lieu, un rapport ; il y goûte, pour ainsi dire, du bout des lèvres et poursuit sa route vers la nouveauté qui lattire et aussitôt le déçoit. On a dit du Wanderer quil était " le vagabond romantique, à la recherche du pays aimé, ardemment désiré et jamais connu. Dans les Chants dun compagnon errant (Lieder eines fahrenden Gesellen) de Gustav Mahler nous sentons " avec quelle sombre joie le héros, au rythme dune marche funèbre, entame son voyage vers lultime province de la mémoire ", vers cette patrie qui est en réalité labsence, limpossibilité dune patrie sur cette terre. On pourrait dire que le vagabond a été seulement prêté au monde et quil est pour cela toujours prêt à retourner dans son lieu dorigine. Il ne craint pas la mort, elle lui est familière et il laime. La mort est une aube, un anéantissement heureux, un retour au sein maternel. On pourrait appliquer au vagabond la phrase lapidaire de Joyce : " Lhistoire est un cauchemar dont jessaie de me réveiller ".
Il est clair que le Puer na pas réussi à se détacher de la Mère et de linconscient. Dans la systématisation de Jung, le Puer est le " fils à sa mère " ou plutôt le fils de la " Grande mère ", à laquelle il est lié dans une relation démouvante complicité. Cest à sa manière un héros, qui jette au vent sa propre vie pour rester fidèle à la matrice qui la engendré. Un fils qui ne sest pas libéré de sa mère et qui, pour cette raison, a du mal à entrer dans le monde ; tandis quil court dune expérience à lautre, il a la tête tournée derrière lui et le regard fixé sur ce point originaire, qui est son but inconscient et dont -quoiquil ne le sache pas- il ne sest jamais éloigné. Jung a écrit : " Dans ladulte se cache en effet un enfant, un éternel enfant, une partie interne en continuel devenir, jamais accomplie, qui demanderait un soin constant, attention et éducation ". Le Puer aeternus dont je vous parle est quelquun qui a pour ainsi dire éternisé la dimension de linachèvement, quelquun qui a décidé de ne pas se laisser éduquer. La nostalgie du Puer aeternus a été interprétée par Jung comme difficulté à se séparer de la mère et donc comme aspiration à revenir à un état dinconscience. Jung écrit : " Enfant implique quelque chose qui évolue dans le sens de lautonomie. Cela nécessite un détachement par rapport aux origines ". Et encore " Cest seulement de la séparation, du détachement, du douloureux " être en désaccord " que peuvent naître la conscience et lauto conscience ". Lerrance du Puer est " un symbole de lélan, du désir insatiable qui ne trouve jamais son objet, de la nostalgie pour la mère perdue ". " Nous voyons alors sur la scène psychologique un homme qui vit cherchant sa propre enfance et sa propre mère, fuyant le monde froid et hostile qui ne veut absolument pas le comprendre ". A propos de son rapport avec le monde, Jung ajoute : " Dès quil a pris son élan, le Puer sarrête : le souvenir secret que monde et bonheur peuvent aussi être donnés, et donnés par la mère, paralyse son élan et sa persévérance. La part de monde que comme tous les hommes il doit toujours à nouveau affronter nest jamais la bonne parce quelle ne se donne pas, ne vient pas à sa rencontre mais résiste, veut être conquise, et ne cède quà la force. Elle sollicite la virilité de lhomme Cest pourquoi il aurait besoin dun Eros infidèle, capable doublier sa mère et de sinfliger la douleur dabandonner le premier amour de sa vie ".
Il faut aussi ajouter quun des aspects fascinants du Puer réside justement dans sa manière de nêtre pas pleinement dans le monde. Cela lui permet davoir un regard plus désabusé et objectif, dêtre moins tributaire des mythes, des valeurs et des modes qui ont cours, de conserver lenthousiasme pour la recherche. Il a donc tous les attributs quil faut pour quon soit tenté de voir en lui une incarnation de lesprit de révolte, de la transgression anti-productiviste, du disfonctionnement hédoniste et ainsi de suite. Il faut remarquer que de cette façon on confond souvent une manière dêtre irréfléchie et compulsive avec une attitude réfléchie de transformation individuelle et sociale. L.Binswanger a écrit à ce propos : " Nous devons toujours maintenir une distinction entre le fait de se laisser transporter par les désirs, les idées, les idéaux et la lente, la dure progression degré après degré au long de léchelle qui fait que ces désirs, ces ideés, ces idéaux de vie, artistiques, philosophiques, scientifiques se différencient et se traduisent en paroles et en actes. " En dautres termes, le Puer possède beaucoup de qualités mais il ne les utilise pas à des fins constructives. Par ce biais, il est fait allusion à lOmbre du Puer, à son versant caché et obscur, qui est fait dégocentrisme, de cynisme, de froideur, dinfidélité, dabsence de réflexion sur soi, autant daspects qui compensent lidéalisme, la disponibilité et la générosité conscients.
Il est clair désormais que le mouvement du Puer est une fuite hors du monde : dans sa soif dabsolu, il nie ce qui est spécifiquement humain parce que trop banal et tente de se soustraire à linépuisable travail de médiation entre les instances contradictoires qui nous habitent, cest-à-dire à la vie même.
Il est presque superflu dajouter que le Puer, quand il rencontre le Père, cesse dêtre Puer, cest pourquoi il na aucun intérêt à le rencontrer. Cest alors le Moi qui doit assumer la charge dintégrer les messages qui proviennent de part et dautre. Puer et Senex deviennent dans ce cas les deux fonctions antagonistes qui avec des bonheurs divers alimentent lincertaine maturité de lhomme.
Par ceci je veux souligner que, lorsquon parle de Puer, on nentend pas désigner seulement un type humain, mais plutôt décrire une modalité dexistence, un archétype : une réalité donc qui nous concerne tous dans une certaine mesure et avec laquelle nous devons régler nos comptes.
Pour conclure, je voudrais illustrer la figure du Puer en me servant de quelques rêves. Je tiens à préciser que mon intention nest pas dexposer ici un ou plusieurs " cas cliniques ", mais seulement de montrer comment à travers quelques rêves particulièrement expressifs, il est possible de souligner les aspects saillants de la modalité Puer. Je commencerai par un rêve dun de mes patients particulièrement téméraire, qui plusieurs fois a mis à lépreuve son amour pour la mort en se précipitant dans des situations hautement dangereuses. Comme nous lavons vu, lamour pour la mort est, chez le Puer, une forme de nostalgie des origines, laspiration à retrouver sa maison, à se fondre dans le sein de la Grande Mère. Nous voyons reparaître ici le mythe de linconscience originaire (dont la figure du retour à la mère est limage prégnante), dépourvue de tensions et de mémoire, réservoir dinfinies possibilités sans un sujet qui assume le tourment de leur donner une forme. Dans cette perspective, la mort apparaît paradoxalement comme le réveil au terme du vilain rêve quest la vie ici-bas. Ce patient a rêvé que je mapprêtais en tant quanalyste/chirurgien à lui racler le cerveau pour le libérer du voile de Maya. Quand nous avons examiné le rêve, je lui ai demandé ce quétait le voile de Maya. Il ma répondu : le monde des illusions. Je lui ai alors demandé quelle était son illusion essentielle. Il ma répondu : limmortalité. Le but de lanalyse dans ce cas consiste donc à le libérer de lillusion dimmortalité. Mais quest-ce que limmortalité sinon le désir de sortir du temps, cest-à-dire de lexistence historique ? Cest justement le retour à la maison. Au contraire, sortir de la maison équivaut à renoncer à une illusoire toute-puissance sans objet pour accéder au monde de la temporalité avec ses déceptions. Se donner au temps signifie justement suser, reconnaître ses limites, sexposer à léchec. Envisagée du point de vue de la pure potentialité, la vie dans le temps apparaît assez misérable, car ce qui est dans le temps assume le poids de la matière, son opacité. Ce nest pas par hasard que lon dit : lusure du temps. Le temps nous corrode et nous épuise, en nous conduisant vers la mort. Le Puer, au contraire, voudrait conserver son temps comme un talent enfoui dans la terre, pour le rendre intact à léternité. Vivre, dit-il, cela nen vaut pas la peine : le temps est un usurier qui exige trop en échange de ce quil donne. Ceci fait penser quil voudrait être guéri de la vie, non de la névrose.
Ce même patient a rêvé également quil partait pour une île au beau milieu de la mer, qui était lîle heureuse, " lîle du bonheur ", où il ny avait plus aucune mémoire du monde. La situation évoquée devient plus claire si je fais appel au souvenir dun autre patient, qui rêvait très souvent que son père dormait. En lui dormait le modèle du logos et de la virilité, le courage daffronter le monde et la possibilité de saccommoder aux lois et aux institutions.
Un autre rêve typiquement Puer est celui dune jeune fille : elle stationnait dans une grande salle dattente, ayant conscience que cette salle dattente était la vie. Dans limagination de la patiente la vie est une sorte dintermède, un lieu où lon attend de partir, ou mieux doù lon attend de partir. Si la vie est attente, le départ (larrivée du train, la fin de lattente) est déjà en dehors de la vie. La vie donc regarde au-delà delle-même, et se concentre sur un ailleurs qui reste toutefois un pur objet de désir. Dans ce rêve, comme dans celui du patient précédent, ce qui est au-delà de la vie se soude avec ce qui la précède, point darrivée et point de départ coïncident.
Je vous raconte pour terminer le rêve dun peintre de talent, souffrant de problèmes didentité et de difficultés à se situer dans le monde. Le rêve est le suivant. " Je voyais une plage, une étendue de sable divisée par des canaux que remplissait leau de la mer. Les canaux devenaient de plus en plus grands et dessinaient une espèce de ville-labyrinthe. A la fin, je me trouve dans cette ville labyrinthique. Commence alors une guerre, jen entends les bruits dans les galeries, dans les canaux. Jessaie de fuir en grimpant sur les murs en haut desquels il y a des fenêtres. Mais je maperçois que les fenêtres ont une grille dans la partie qui regarde vers le ciel. " Le rêve sarrête là. Dun espace indifférencié émerge une structure qui est une ville, lespace des commerces humains. Cette structure est toutefois labyrinthique, elle demande que constamment soient opérés des choix de direction ; et cest un lieu de conflits, cest-à-dire de contradictions déchirantes. Ville, labyrinthe, conflit semblent nêtre quune seule et même chose. Nous voudrions en sortir, nous diriger vers les espaces infinis. Evidemment cela ne se peut pas.
Augusto Romano